CHAPITRE VIII
Il allait pleuvoir. Frère Elas le sentait à ses rhumatismes, signe sûr d’un temps sans clémence, et bientôt viendrait l’hiver, les neiges du nord et la bise glaciale. Sur Ourelle, les saisons étaient brèves et les journées caniculaires de l’été ne tarderaient pas à disparaître, le soleil à se cacher derrière les nuages, le sol à durcir et la misère à régner. Mauvaise époque pour les moines comme pour les pénitents. Époque sinistre pour tous ceux qui n’avaient que l’Église vers qui se tourner.
Cette pensée le fit frissonner ; bien entendu, ce n’était que son imagination, car la nuit était chaude et la pluie ne ferait qu’apporter un peu d’humidité. Mais les fonds, comme toujours, étaient au plus bas et il savait trop bien ce qui l’attendait. Enfin, c’était quelque chose d’inévitable qu’il fallait accepter comme le reste.
Il quitta lentement la cahute et se dirigea vers l’église installée dans un terrain vague. Une petite bâtisse préfabriquée, comme toutes les églises, dotée d’un siège, d’une lampe de bénédiction et d’un siège pour un fidèle. Frère Karl vint à sa rencontre, son jeune visage marqué par des signes de fatigue. Il s’inclina et dit ;
— Nous avons du travail, ce soir, mon frère.
— Grave ?
— Non, mais…
— Tu es fatigué.
— C’est vrai, néanmoins…
— Tu es fatigué, répéta fermement le moine plus âgé. Le cerveau engourdi ne voit pas toujours les choses telles qu’elles sont. Il faut que tu manges et que tu te reposes un peu ; et rappelle-toi, mon frère, ce que tu es et ce pour quoi tu es en ce lieu.
Une réprimande, certes légère, mais nécessaire tout de même. Le péché d’impatience était proche de celui d’orgueil et nul moine de l’Église Universelle ne devait jamais oublier un seul instant qu’il était serviteur et non maître. Que son devoir était d’aider et de ne jamais exiger. D’apprendre que la déconvenue faisait partie de la vie et que sa tâche paraissait infinie.
Cela n’était pas facile à accepter, d’autant plus que le corps était jeune et l’âme impatiente. Frère Karl apprendrait que l’univers ne pouvait être changé en un seul jour. Il fallait se contenter de prendre des pénitents que l’on réconfortait et leur donner la foi qui, elle seule, pouvait leur apporter le vrai bonheur.
Je vais en ce lieu par la grâce de Dieu.
Une fois que les hommes accepteraient cela et vivraient selon ce précepte, le Millénaire serait proche.
Frère Karl s’inclina humblement.
— Mes excuses, mon frère. J’ai encore beaucoup à apprendre.
— Tu as appris, mais il t’arrive d’oublier. Va, maintenant, et mange un peu avant de te reposer. Le corps fatigué est mauvais serviteur et tu as travaillé dur.
Trop dur, songea-t-il tandis que s’éloignait le jeune prêtre. Il voulait en faire trop, comme tous les moines frais émoulus du grand séminaire d’Espoir, impatients de convertir en faits ce qu’ils avaient appris. Il saurait bientôt que l’arme la plus puissante qu’ils possédaient était la patience, avec le dévouement et, par-dessus tout, une compassion infinie.
Il prit place dans l’église, ses os craquant comme il s’installait sur le siège encore chaud. Combien de temps depuis qu’il avait écouté son premier pénitent ? Quarante années… au moins, sinon plus. Presque un demi-siècle à absorber la sagesse des moines plus âgés, à suivre la même route qu’eux. Il aurait pu être à la tête d’une église sur un monde hospitalier, mais il avait toujours voulu changer quand l’essentiel de sa tâche avait été accompli, repartant vers là où il estimait qu’on avait le plus besoin de lui.
Des mondes rudes. Une vie rude, mais il n’en eût point voulu d’autre.
Il cligna des yeux, conscient que son esprit vagabondait, et il se redressa et toucha la cloche pour appeler le premier des suppliants. L’homme était maigre, la peau fiévreuse, les yeux anormalement brillants. Il s’agenouilla devant la lampe de bénédiction, les ondes de couleur peignant son visage d’un éclat kaléidoscopique. Sa voix était un murmure hâtif :
— … et j’ai pris ce qui n’était pas à moi. J’ai volé une cape et une paire de bottes, je les ai vendues et j’ai gardé l’argent. Je voulais acheter de la nourriture, mais il y avait cette salle de jeu où je suis entré où j’ai pensé accroître mes gains. J’ai malheureusement perdu et quand je suis rentré le bébé était mort. L’argent l’aurait peut-être sauvé. Mais j’ai fait un effort, mon frère, j’ai mal fait, mais j’ai essayé et maintenant…
Torturé par son sentiment de culpabilité, il s’était tourné vers le seul recours qu’il connût.
— Regarde la lampe, dit Frère Elas. Que la lumière du pardon te lave de tes péchés et apaise ton cœur. Regarde la lampe.
Un flot de couleur qui produisait rapidement une transe hypnotique. On souffrait une pénitence subjective et l’on se relevait pour manger le pain du pardon.
Il en vint d’autres avec leurs crimes véniels, la plupart inventant leurs péchés afin de recevoir l’hostie dont les concentrés les aidaient à survivre. Cela ne dérangeait pas Frère Elas ; c’était payer bon marché l’interdiction contre le meurtre inculquée par la lumière et moins cher encore l’incorporation au sein de l’Humanité, la grande Fraternité de l’Homme où chacun devait être gardien d’autrui et nul ne devait avoir à vivre seul.
La séance fut longue, mais elle se termina lorsque plus personne ne répondit à l’appel de la cloche. Le vieux moine se leva avec raideur et quitta l’église. Il avait commencé à pleuvoir et la bruine rendait le sol glissant tout en accroissant la douleur de ses os. Frère Karl, le visage apaisé, les yeux moins las, vint à sa rencontre devant sa cahute.
— Tu as un visiteur, mon frère. Je lui ai demandé d’attendre.
— Est-il ici depuis longtemps ?
— Moins d’une heure. Je voulais t’appeler, mais il m’a demandé de ne point le faire. Désires-tu ma présence ?
— Non. Ferme l’église ; il n’y aura plus de pénitents ce soir. Mais si tu pouvais me préparer un peu de nourriture… ?
Dumarest se leva lorsque te moine pénétra dans la cahute. Il avait étudié un objet fait de graines et de bouts de minéraux brillants, le tout façonné en forme de jeune homme couvert d’une soutane, la capuche rejetée sur les épaules. Il se présenta.
— Cela te représente, mon frère ?
— Oui. (Elas toucha légèrement l’objet délicat.) Souvenir de Kalgarsh. Tu connais ce monde ?
— Non. Je ne connais pas ce monde-là. Non.
— Un endroit rude au sol pauvre et aux récoltes maigres. J’y étais il y a de nombreuses années. Les femmes sont habiles et j’ai essayé d’introduire une nouvelle forme artistique, des souvenirs qu’elles puissent vendre aux touristes venus admirer les tempêtes. La terre est aride, les vents violents et, à certaines époques de l’année, de vastes nuages de poussière colorée restent suspendus dans le ciel comme des images. On m’a donné ceci quand je suis parti.
— Un hommage chaleureux, dit poliment Dumarest.
— C’est peu de chose, mais je lui attache un certain prix. Vanité, peut-être, mais il n’est pas toujours sage d’oublier le passé et, à mon âge, les souvenirs ont une douceur spéciale. Maintenant, mon frère, tu désirais me parler ?
— J’ai besoin de ton aide.
— Mon aide ?
— La tienne et celle de l’Église.
Dumarest lui parla de l’enfant et de ce qui s’était passé.
— Tout le mystère réside dans la raison de son enlèvement. À ma connaissance, il n’appartenait pas à une Maison fortunée. Sa mère était loin d’être riche. En tant qu’esclave, il ne peut avoir une grande valeur et nul négrier ne se donnerait tant de mal. On l’a emmené quelque part. Je veux savoir où. Si je savais déjà pourquoi on l’a kidnappé, cela m’aiderait à le retrouver.
— Je vois. (Le vieux moine resta assis à ruminer.) Et ton intérêt personnel ?
— Une promesse faite à une mère mourante. (Dumarest devina ce que pensait le vieillard.) Je ne puis garder le petit avec moi. S’il a des parents, il doit les rejoindre. Je ne veux pas que ceux qui l’ont enlevé puissent le garder. Ils ont fait trop de mal. Peut-être qu’avec un peu de chance je pourrais les punir.
— Par le meurtre, dit Elas, amer. Par les mutilations, la violence, des blessures physiques. Tu es un homme dur, Dumarest. Trop dur, peut-être ; Mais comment puis-je t’aider ?
— Toi et l’Église Universelle, le reprit Dumarest. Il se trouve des moines sur presque toutes les planètes et je connais l’influence que vous avez en hauts lieux. Des amis qui seraient prêts à apporter une assistance, ne serait-ce qu’en répondant à une ou deux questions. Il pourrait aussi y en avoir d’autres qui cherchent le gamin. Vous pourriez poser des questions, découvrir si un enfant semblable a disparu dans une famille, trouver ses parents, peut-être. N’importe quoi.
— Et comment cela pourrait-il se faire ?
— Tu le sais, mon frère. Nous le savons tous deux.
Par l’hyper-radio incorporée dans chaque lampe de bénédiction, un réseau de communication qui s’étendait à travers toute la galaxie. Jusqu’à Espoir lui-même, où étaient conservées les archives et où l’on trouverait peut-être la réponse.
— Un gamin, dit Dumarest. Jeune, perdu, sa vie menacée. Quelqu’un qui a besoin de votre aide. Je sais que vous ne pouvez la lui refuser.
Frère Elas poussa un soupir. L’homme avait raison, bien entendu ; il ne pouvait refuser, mais les indices étaient maigres. Un petit garçon, jeune, blond, les yeux bleus… une description qui correspondait à beaucoup d’enfants.
— Tu ne peux rien m’indiquer de plus ? Est-il né sur Ourelle ?
— Je ne pense pas. Sa mère a dû l’amener de Veido… une planète que je ne connais pas.
— Aucun salidographe, ni liste de traits particuliers ? (L’homme écarta les mains.) Il faut que tu te rendes compte des difficultés. Plus j’aurai de renseignements, mieux je pourrai t’aider.
— Je comprends. Et je pense pouvoir vous procurer ce qu’il vous faut. Mais je ne suis pas simplement venu Ici pour vous solliciter. J’ai également une offre à vous faire. Ne te trompe pas sur ce que je vais te dire. Je sais qu’on ne peut vous acheter et que vous n’exigerez aucun paiement pour ce que je vous demande. En fait, je vais vous demander davantage encore.
— Oui ?
— La mère de cet enfant possédait une ferme. Elle est morte, désormais, ainsi que son mari. Les biens reviennent donc au petit, mais il est jeune et l’on risque de ne jamais le retrouver. Je te demande de l’administrer en son nom en attendant son retour. Des dégâts ont été commis, mais la maison est intacte et la récolte est prête à être faite. Il y a de l’eau et beaucoup de bois de coupe. Nul ne s’opposera à ce que tu t’y installes pour t’en occuper.
— Tu jures que tu m’as dit toute la vérité ? demanda paisiblement Elas.
— On me connaît sur Espoir. Le Grand Prêtre Jérôme se portera garant de moi.
— Il est mort. L’ignorais-tu ?
— Il y a les archives.
Les archives ne mouraient pas ; cette perspective était rassurante. Elas réfléchit. Une ferme qui procurerait de la nourriture, de la chaleur et le réconfort face à la froidure à venir. Un abri face à l’étreinte d’acier de l’hiver. Frère Karl pourrait s’en occuper et trouver ainsi un exutoire à son énergie. Un endroit où les hommes pourraient travailler, prendre des forces et recouvrer leur amour-propre. Un havre pour les familles qui n’avaient aucun espoir.
Dumarest se leva.
— Il te faudra y réfléchir. J’espère partir dans quelques heures. Une chaloupe de location me conduira jusqu’à la ferme. Si tu veux envoyer un moine, il pourra voir les lieux et te faire son rapport. Je pourrai peut-être avoir également de nouvelles informations sur l’enfant. La chaloupe permettra évidemment à ton moine de revenir.
— Frère Karl t’accompagnera. Et maintenant ?
— Maintenant, dit Dumarest d’une voix égale, il faut que je trouve des hommes.
Il les trouva là où il s’y attendait, tapis sous des bouts de plastique et de métal martelé, de planches et de divers tissus abandonnés. C’était là toute leur protection contre la pluie. Des égarés, des voyageurs qui n’avaient même pas le prix d’un passage en Bas, ceux qui, pour une raison ou une autre, se retrouvaient au bas de l’échelle. Les désespérés.
Un homme assis sous un auvent touillait le contenu d’une marmite sur un feu. Il leva les yeux sur Dumarest qui passait, le regard soupçonneux, méfiant. Derrière lui, une femme toussa et ramena sur ses épaules une couverture moisie. Deux autres jouaient aux dés sans grand intérêt, tuant le temps sans rien à parier. Un groupe se pelotonnait pour se réconforter. Un homme pinçait les lèvres en raccommodant la déchirure d’une botte. Un autre affûtait la lame d’un poignard.
Les villes basses se ressemblaient toutes.
Dumarest avança parmi eux, sentit l’infection, le parfum de la crasse et de la maladie, de la nourriture malsaine et du désespoir corrosif. Avec, partout, la puanteur de la pauvreté qui ne trompait pas.
Il fit halte et leva la voix :
— J’ai besoin de quelques hommes. Un mécanicien capable de réparer une chaloupe. D’autres qui aient le dos et les épaules solides. Qui cela intéresse-t-il ? l’homme qui affûtait son poignard se leva et glissa la lame dans un étui qu’il avait à la taille.
— Pour quoi ?
— Un voyage. Difficile, dur, c’est pourquoi il me faut des hommes à la hauteur. Vous aurez de la nourriture, des vêtements, et peut-être le prix d’un passage quand le travail sera terminé.
— En Haut ou en Bas ?
— Peut-être en Haut…
L’homme fronça les sourcils.
— Peut-être ?
— C’est ce que j’ai dit.
Dumarest affronta son regard, se retourna pour jeter un coup d’œil aux autres, qui s’étaient regroupés autour d’eux, l’homme à la botte percée se rapprocha.
— Je suis mécanicien. Vous voulez qu’on vous répare une chaloupe. J’en suis capable.
— Vous en êtes sûr ?
— J’en suis sûr. (Les yeux de l’homme se déplacèrent légèrement.) Donnez-moi ma chance et je vous montrerai ce que je sais faire. Vous n’êtes pas obligé de me croire : demandez aux moines, ils vous diront de quoi je suis capable.
— Vous avez reçu la lumière ?
— Bien entendu, autrement comment aurais-je pu…
— N’y pensez plus, lâcha Dumarest. Quelqu’un d’autre ?
Un homme trapu s’avança. Il portait des vêtements de couleur terne, des bottes raccommodées et une chemise rapiécée, mais ses joues étaient pleines et ses épaules carrées.
— Je m’appelle Jasken. Vous voulez un bon mécanicien, je suis votre homme. Je sais construire une chaloupe à partir de zéro et si vous voulez qu’on répare du matériel minier, j’en suis également capable. Et je suis pieux.
— Quelle différence cela fait-il ? demanda quelqu’un.
— Il veut des hommes qui savent combattre et tuer si nécessaire. (Jasken n’ôta pas les yeux de Dumarest.) Très bien, je suis prêt à faire n’importe quoi pour de l’argent. Votre proposition ?
— Je vous l’ai dit. De la nourriture, des vêtements, de l’argent, si nous en trouvons, rien autrement.
— Un voyage. Où ? (Il lâcha un sifflement lorsque Dumarest le lui dit.) Merde, j’ai entendu parler de ce coin. M’sieur, vous ne savez pas ce que vous demandez !
— Est-ce que j’ai dit que ça serait facile ? (Dumarest haussa les épaules.) Je ne suis pas un moine et je ne fais pas la charité. Je vous donne une chance de quitter ce trou et de tenter votre fortune sur un autre monde. Vous êtes mécanicien, alors ?
— Et qualifié.
— Vous avez intérêt. Si vous mentez, vous le regretterez.
Jasken prit son souffle.
— Je ne mens pas, M’sieur. Je n’ai pas besoin de le faire.
— Alors, pour quelle raison vous ne travaillez pas ? Il n’y a pas de chaloupes à réparer sur Ourelle ? Pas de mines qui aient des équipements à entretenir ? Répondez-moi.
— Ils ont des guildes. Vous appartenez à l’une d’elles sinon vous ne travaillez pas. À l’extérieur de Sargone, peut-être, mais comment en sortir ? J’ai atterri ici il y a trois mois, après avoir voyagé en Bas. J’ai peut-être travaillé trois semaines. Des petits boulots, mais j’étais content de les trouver. Les guildes sont alors entrées en branle et se sont donné le mot : si on m’employait, on aurait des ennuis. Personne n’a envie d’avoir des ennuis. (Jasken montra les dents.) Je me suis débrouillé pour rester en vie, mais ça n’a pas été facile et je ferais l’aller-retour pour l’enfer pour un passage en Haut.
— C’est ce que je cherche.
— Alors, c’est ce que vous allez trouver. (Jasken scruta le regard de Dumarest.) Vous êtes un voyageur, je le sais. Vous ne vous êtes jamais trouvé en rade ? Vous ne savez pas ce que c’est ?
— Je le sais, répondit brièvement Dumarest.
— Oui, ça se voit. Combien d’hommes vous faut-il ? Je les connais, ajouta-t-il comme Dumarest ne répondait pas. Je sais qui fait appel à l’Église et qui s’en passe. Qui est faible et qui est fort, ceux qui ont le cran de courir leur chance et ceux qui se contentent de ne pas bouger en attendant un miracle. Vous me laisserez les choisir ?
Ses amis, ceux à qui il pouvait se fier pour l’appuyer en cas d’ennuis ? Les hommes désespérés n’étaient pas pusillanimes s’ils avaient une chance de gagner facilement de l’argent. C’était un risque qu’il rechignait à prendre et pourtant Dumarest savait qu’il n’avait pas tellement le choix. Peu importait qui il sélectionnerait, ils auraient une cause commune.
— Prends-en huit. Je trierai. Qu’ils viennent près de l’église.
Comme Jasken s’éloignait, il retourna près de l’homme assis devant sa marmite et baissa les yeux sur lui.
— Toi. Quel est ton nom ?
— Preleret. Pourquoi ?
— Lève-toi !
Un instant, l’homme hésita, puis se redressa lentement, les yeux étincelants.
— Écoutez, M’sieur… je ne suis peut-être pas grand-chose, mais je ne me laisse pas chahuter. Par personne.
— C’est ta femme ?
L’homme glissa un coup d’œil dans la direction de la femme assise qui frissonnait malgré la chaleur de la nuit.
— Je m’occupe d’elle.
— Elle est mourante, lui dit brutalement Dumarest. Dans une semaine, tu n’auras plus qu’à la mettre en terre. Je t’ai proposé du travail ; pourquoi ne l’as-tu pas accepté ?
L’homme cracha tranquillement.
— J’ai déjà été escroqué, M’sieur. Travaille dur, sois loyal et ramasse le magot au bout de l'arc-en-ciel. Au diable tout ça. Sur Frendis, j’ai travaillé six semaines à la moisson et j’ai découvert à la fin que je devais davantage d’argent que je n’en avais gagné. Sur Carsburg, c’était trois mois sur un chantier avec la promesse d’une prime, des heures supplémentaires et salaire double les jours fériés. Il n’y a pas eu de prime, pas d’heures supplémentaires payées et pas de jours fériés. Vous savez ce qu’on m’a donné ? Une paire de bottes neuves. Alors, au diable les promesses !
— Et elle ? Au diable, aussi ?
— Allez vous faire foutre ! Vous vous imaginez que je ne sais pas que son état est grave ? Qu’est-ce que vous essayez de faire ?
Dumarest plongea la main dans sa poche, en sortit des pièces qu’il fit tinter dans sa paume.
— Ceci la sauvera, dit-il paisiblement. De l’argent pour lui acheter les médicaments et les soins dont elle a besoin. Une place à l’infirmerie, de la nourriture pour la remonter et la remplumer. Tu es trop fier pour l’accepter ?
— M’sieur, pour elle j’avalerais des couleuvres. Non, je n’ai plus de fierté.
— Je veux que tu m’accompagnes. Tout ce que je peux t’offrir, c’est une chance… mais qu’as-tu actuellement ? Rien. Elle mourra et tu ne tarderas pas à la suivre. (Il lui tendit l’argent.) Je ne t’achète pas ; l’argent t’appartient, que tu viennes ou non. Mais réfléchis-y. Si tu veux m’accompagner, je serai de retour à midi.
— Je… (L’homme déglutit péniblement en contemplant l’argent.) M’sieur, je…
— À midi. À l’église.
Il s’éloigna vers l’endroit où Jasken attendait avec les hommes qu’il avait choisis. Preleret serait au rendez-vous ; malgré ce qu’il avait dit, il avait de la fierté et serait reconnaissant. Le contact de l’argent opérerait sa magie. Il apportait la santé, la liberté et, peut-être, le bonheur. Il serait là et fournirait une certaine assurance face aux autres des hommes de Jasken.